Île

Je suis une île.
Une petite île au milieu d’un fleuve. Je suis faite de champs et de forêts.
Je suis parée de fleurs sauvages de toutes les couleurs. Des centaines d’oiseaux m’habitent, visitent mes grands arbres, se multiplient dans mes replis.
Je suis petite mais la vue est immense.
Deux fois par jour le fleuve s’approche, m’enserre, me lèche, me caresse. Puis il repart et me laisse m’étaler. Il revient toujours. Je le contemple, le regarde s’avancer lentement. Je l’attends, le reçoit, l’accueille. Il arrive au plus profond de notre union. Puis il repart. Et je m’étale.
Je respire. Je contemple, je vis.
Au loin, sur l’autre rive, celle du nord ou celle du sud, je vois les montagnes. Le soir, le soleil descend vers les montagnes du nord. Avant de disparaitre, il embrase le ciel et se reflète dans le fleuve mon bien-aimé.
Il est beau. Je suis belle.
Je suis une île.

Arbre


Rêves

Voici ce qu’elle m’a confié :
Petite, je rêvais souvent qu’une vache voulait me manger. J’étais allongée par terre et sa grosse tête s’approchait de mon visage, je m’éveillais terrorisée. C’était la vache grise. Elle était mauvaise et faisait peur à tout le monde. Ma mère ne l’aimait pas non plus.
Petite, je rêvais souvent que je tombais du toit de la maison. Je m’éveillais juste avant de toucher le sol.
J’ai souvent rêvé que j’étais poursuivie. J’avais peur. Je voulais crier mais aucun son ne sortait de ma bouche. Je m’éveillais anxieuse.
Je rêve encore que je suis poursuivie. Mais maintenant, je crie très fort. Mon cri me réveille et il inquiète les gens qui l’entendent.
Je fais parfois des rêves très doux. Une nuit, il y a quelques années, j’ai rêvé au comédien Jean-Louis Millette. Pourquoi prenait-il place dans mon rêve? Je l’admirais, mais je n’avais aucune attraction sexuelle envers lui. Dans le rêve il prenait dans sa main des poignées de terre humide et les frottait doucement sur mon corps. C’était d’une sensualité inouïe.
J’ai rêvé trois nuits à la suite qu’un mur s’effritait dans ma maison. J’étais loin de chez-moi. J’ai appelé mon amie. On venait de lui apprendre qu’elle allait mourir.
J’ai rêvé d’une chute très haute. Une chute très étrange parce que l’eau remontait aussi vers le haut avec une grande force. Après être descendu avec le courant, on pouvait remonter la chute. C’est ce que j’ai fait. À l’aide d’un bâton planté dans l’eau, j’ai remonté la chute. J’étais émerveillée par ce mouvement, étonnée de ne pas avoir peur et de ne pas tomber même si c’était très haut. L’eau brillait, pleine de bulles.
J’ai rêvé que j’avais pris un taxi. Au début du rêve, je ne sais plus où je voulais aller, mais il me semble que le chauffeur ne va pas dans la bonne direction. Je suis étonnée, il va vers le nord de la ville. Il tourne à gauche et on se retrouve dans un magnifique paysage d’hiver. La route est enneigée, il conduit rapidement et j’ai un peu peur. Il maîtrise parfaitement la voiture. Il vient d’ailleurs, son visage est marqué, ses cheveux frisés, un peu longs. Il a un beau corps, de beaux bras nus (!). On débouche soudain sur une vue extraordinaire, j’ai l’impression d’être entrée dans la toile d’un peintre. C’est vert, un vert irréel. Je constate qu’il s’agit d’une vraie montagne, pleine d’arbres. Je suis émue, soulevée par cette beauté. Je comprends qu’il a pris ce chemin précisément pour me montrer cela, pour que je vois cette beauté, pour la partager avec moi et je suis très reconnaissante. On arrête un instant et je monte devant avec lui. Je l’aime de m’avoir montré cela. Il m’a montré sa beauté. Je l’ai vue.
Ce sont les rêves qu’elle m’a racontés ce jour-là.


Pierre

On disait que sa femme lui avait appris à lire. Tous les jours, je l’ai vu lire le journal.

Malgré ses moyens très limités,  il aimait être bien vêtu. Hors des jours de labeur, il était élégant. C’était un homme fier, un homme d’honneur.

Il est né au début du siècle dernier, aîné d’une famille nombreuse dont la mère était morte trop tôt. Les enfants dispersés un peu partout, ou l’on veut bien les aimer ou les utiliser. Comme il était déjà grand, son père l’avait gardé avec lui.

Comment avait-il séduit sa belle « maîtresse d’école »? Ou était-ce elle qui l’avait conquis? Ils ont cet air de tranquille bonheur sur les photos de leur jeunesse. Après, la vie les a usés, treize naissances, deux décès, vingt métiers, trente-six misères. Ma mère cousant dans la nuit, le médecin qui passait par là s’arrêtait à cause de la fenêtre éclairée…
Épuisée, elle nous a quittés. Il s’est effondré. Recroquevillé dans son fauteuil, dans la pénombre, oublieux de nous. Captif de sa peine immense, dévasté. Ensuite inquiet devant sa responsabilité trop grande, seul à la tête de cette tribu. Comment pourr
ait-il nous mener à bon port, nous mener quelque part? Il se sentait prisonnier. Il avait la foi et cela l’avait aidé. Il avait trouvé le support d’un prêtre lors d’une retraite. Ce prêtre l’avait rassuré, il n’était pas responsable de notre salut. Peu à peu il s’est relevé.

Et contrairement à son père, il n’a pas dispersé ses enfants. Nous sommes restés soudés dans cette situation bancale ou chacun fait ce qu’il peut. Chacun se fait une raison et la vie est la plus forte.

Nous étions pauvres mais terriblement orgueilleux. Nous étions pauvres mais nous avions des livres que nous lisions et relisions.

Nous étions pauvres mais jamais je n’ai souhaité être ailleurs.

Nous étions pauvres mais nous avions quelques vaches à traire et un potager. Dieu merci, les pommes de terre existent.

Nous étions pauvres mais mon enfance a été pleine d’insouciance et de liberté.
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Un violoniste à l’automne

C’était l’automne mais il n’y avait rien de l’automne en lui. Sauf peut-être la maturité. Cette maturité acquise par des heures de pratique, de recommencements, de concentration, de renoncements aussi. Il avait acquis ainsi la  profondeur, le  sérieux, la force, la puissance et on sentait qu’il n’était pas près de retourner à la terre. Il jouait debout, son violon bien calé sur son épaule gauche. Ce serait un cliché de dire : Il faisait corps avec son violon. Pourtant oui, Il avait intégré le violon dans son être. Il semblait l’aimer comme lui-même, plus que lui-même. Il faisait jaillir cris, chants et plaintes.

Il était jeune,  il était beau dans ses vêtements noirs. Sa ceinture à grosse boucle, ses bottes rouges affirmaient sa singularité. Tout son corps, tout son être était musique. Nous étions des captifs heureux emportés par son jeu.

Il n’avait rien de l’automne ce jeune violoniste. Pourtant comme l’automne, il faisait exploser la beauté, une beauté grandiose, inscrite dans l’instant, éphémère. Chaque instant est éphémère, pourtant nous le laissons passer sans le saluer, le reconnaître. La beauté de l’automne nous arrache à l’inconscience, la beauté nous ouvre le cœur. Le violoniste uni à son violon nous offrait un moment de plénitude, de vie parfaite, tout son corps bougeait harmonieusement, son esprit complètement présent et absorbé dans la beauté de l’instant. Il nous offrait cette beauté et je la recevais de tous mes sens. Je l’admirais lui, son corps, son mouvement, son violon. Je recevais cette musique passionnée, ardente, émouvante. Je devenais plus vivante.

6 octobre 2014Automne

 


Courtepointe

C’est la première fois que je viens ici. Je ne connais pas cet endroit. D’ailleurs suis-je au bon endroit? On m’a dit que je trouverais ici moyen de raccommoder ma vie.  Ma vie est en lambeaux. Des morceaux qui tiennent ensemble je ne sais trop par quel miracle. Le matin, c’est un peu mieux, j’ai presque de l’espoir, je suis presque bien. Plus le jour avance, plus tout ça rétrécit. Vaut mieux ne pas le dire. Les gens fuient la tristesse et le doute comme si c’était contagieux. Ça l’est peut-être.

Je suis donc venue ici avec mon petit malheur sous le bras. Les grands malheurs surviennent surtout dans les pays étrangers, j’ai quand même encore assez de jugement pour connaître mon rang dans la liste des malheurs. Le mien c’est un petit malheur sourd, un malheur du rayon des surgelés. Il prend du temps à vivre puis il s’affaisse, coule et pourrit si on ne s’en occupe pas. C’est pour ça que je suis ici. Comment faire, comment m’en débarrasser? Je ne veux le refiler à personne. D’ailleurs c’est impossible. Et puis chacun a déjà son propre petit baluchon, sa petite valise de camelote personnelle.

Et chacun a ses lambeaux. Je suis faite de lambeaux.   Comment les faire tenir ensemble, les coudre, leur donner du soutien, les rattacher.

Devenir  une courtepointe.

Alors parfois la beauté des lambeaux se révèle..

C’est la première fois que je viens ici. Tout cet espace m’étourdit, je n’ai plus de repères, de limites, de bornes.

C’est la première fois que je vois si loin devant.

Il y a une sorte de fragilité dans l’air.

Cet air sent bon, il sent la mer, le varech, une odeur saline, purifiante, nettoyante. Je respire, cet air  humide entre dans mes poumons.

Respirer librement.

Il y a une sorte de légèreté dans l’air, une douceur apaisante, comme une invitation à se délester, à s’alléger.

Poser mon fardeau.

Me sentir à la fois légère et entière.

On ne peut avancer si on est trop lourd. On s’enfonce.

Pour marcher sur l’eau, il faut être très léger.

J’avance…Processed with Moldiv



La leçon

Je te vois ce matin
Ton  corps posé sur la civière
Ta bouche entrouverte
Ton visage paisible, paisiblement extrêmeBouddha 3
Le lisse de l’ultime abandon
après cette si violente lutte
Je t’ai vue hier  agonisante
Je t’ai vue hier trembler
Je t’ai vue hier battante
Nous dire quel vêtement tu voulais porter dans la tombe
Ta robe de nonne te ceindrait jusqu’au feu
Oh ma noble jusqu’au bout
Ma rayonnante en-allée


Lui

Depuis longtemps je l’aimais de loin. Pour lui, j’ai choisi de vivre ici. Je voulais qu’il soit près de moi et maintenant il est très présent dans ma vie.
Il affiche sa beauté sans pudeur, en toute innocence, indépendant, autonome. Il est aussi ouvert, accueillant, généreux,  offrant  sa force et son soutien à qui en a besoin. Il existe pleinement par lui-même, il n’a pas besoin de moi. Mais il m’offre tout de lui.
Je sais  toujours ou je peux  le retrouver. Il sait aussi me surprendre. Au détour d’une rue, dans un quartier que je connais moins, soudain il est devant moi m’offrant un instant de beauté et de force tranquille. Le temps s’arrête.  Je suis émue, mon cœur bat, je lui dis que je l’aime.
Lorsqu’au bout de ma promenade habituelle je me retourne, à chaque fois, il est là devant moi dans sa beauté vibrante. Et à chaque fois, je suis émue, ébranlée, charmée devant sa splendeur, son mouvement  sûr et paisible. Il me calme, m’apaise, me remplit de sérénité et de quiétude. Il sera toujours là. Je veux ne jamais le quitter.

Il m’éblouit à chaque fois
Et je dis qu’il est à moi
Le fleuve.                                       Fleuve               MAM février 2015


Souvenirs

Je me souviens d’avoir été une petite fille qui courrait dans les champs, dans la liberté et  l’immensité
Je me souviens du carré aux couleuvres ou nous allions pour avoir peur
Je me souviens de l’odeur de la terre au printemps
Je me souviens de ma mère qui me lave
Je me souviens de la joie de ma mère parce que je sais lire
Je me souviens de ma mère épuisée
Je me souviens de ma mère qui part à l’hôpital et de son regard qui me dit je ne reviendrai pas
Je me souviens du curé qui vient nous annoncer la mort de ma mère et qui nous fait agenouiller pour dire le chapelet
Je me souviens de mon frère qui revient à la maison et qui nous trouve tous agenouillés  avec le curé et qui comprend…
Je me souviens comme j’étais triste pour mon frère d’apprendre de cette façon la mort de sa mère
J’ai oublié comment nous nous sommes relevés debout
J’ai oublié si le curé a dit quelque chose en partant
J’ai oublié le moment ou mon père est revenu de l’hôpital
J’ai oublié le cercueil de ma mère
Je n’oublierai jamais la peine de mon père.
Je me souviens d’avoir été une petite fille qui courrait dans les champs
Je me souviens  d’avoir sauté dans la tasserie de foin
Je me souviens d’avoir joué à la canisse, oh comme c’était jouissant de crier : la canisse est partie!
Je me souviens d’avoir joué à la messe
Je me souviens de mon inséparable,  je me souviens de ma sœur
Je me souviens du moment où on rentrait le soir, mon père assis seul dans la pénombre
Je me souviens de nous deux, seules dans le lit, tour à tour disant à l’autre : dors-tu? dors-tu?
Je me souviens que deux petites filles peuvent se rassurer.    MAM, octobre 2014
Les parentsIMG_20150204_0003