Voici qu’elle entrait dans la vraie vie. Après avoir mangé quelques fruits sauvages et dormi à la dure, Terre avait repris la route. Dans une cabane abandonnée du petit boisé, elle avait trouvé quelques vieux vêtements pour se couvrir. L’air était frais mais le soleil la réchauffait. À l’orée du bois, elle aperçut deux fillettes qui cueillaient des noisettes en babillant. Terre hésita. Elle avait très envie de les aborder mais comment s’y prendre? Elle les observa pendant un long moment, s’approcha suffisamment pour être vue et s’immobilisa. Elle attendrait leur réaction et leur laisserait l’initiative. Elle était à la fois craintive et excitée. Elle ne voulait plus se méfier de tout et elle ne voulait pas voir ces deux petites filles comme un danger potentiel.
Lorsque Jo, la plus jeune des deux fillettes, se retourna et aperçut Terre, elle eut peur. Toujours immobile, Terre décida de sourire et de s’affirmer : je m’appelle Terre dit-elle. Jo et Emma se regardèrent et dans un seul mouvement s’écroulèrent de rire. Elles n’avaient jamais imaginé qu’on puisse porter un tel nom. Une fois leur envie de rire bien assouvie, elles regardèrent à nouveau l’étrange apparition. Elle avait quelque chose de différent, d’intrigant, d’inquiétant même. Elle avait de beaux yeux noirs, immenses, perçants, presque avides. Son sourire appelait l’amitié. Jo décida de lui offrir des noisettes. Terre accepta l’invitation et les trois fillettes reprirent ensemble la cueillette. Quand vint le moment de rentrer, Emma et Jo entraînèrent leur nouvelle amie avec elles vers le village. Terre n’avait jamais vu une chose pareille. Dans le conte, elle avait toujours vécu dans une forêt menaçante alors qu’ici, l’espace était ouvert, il y avait plusieurs maisons, des champs cultivés, des animaux qui semblaient bien élevés pour une fois. Terre pensa soudain qu’il y aurait aussi des adultes…ce n’est jamais rassurant.
Jo la prit par la main et Terre sentit son cœur fondre. Elle sut qu’elle pouvait lui accorder toute sa confiance. C’était comme une sœur? Une âme sœur? Être ensemble envers et contre tout? Terre retrouva son assurance, décida d’aller vers l’avant, d’affronter la suite, curieuse de voir ce que l’avenir avait à lui offrir.
La leçon
Je te vois ce matin
Ton corps posé sur la civière
Ta bouche entrouverte
Ton visage paisible, paisiblement extrême
Le lisse de l’ultime abandon
après cette si violente lutte
Je t’ai vue hier agonisante
Je t’ai vue hier trembler
Je t’ai vue hier battante
Nous dire quel vêtement tu voulais porter dans la tombe
Ta robe de nonne te ceindrait jusqu’au feu
Oh ma noble jusqu’au bout
Ma rayonnante en-allée
Lui
Depuis longtemps je l’aimais de loin. Pour lui, j’ai choisi de vivre ici. Je voulais qu’il soit près de moi et maintenant il est très présent dans ma vie.
Il affiche sa beauté sans pudeur, en toute innocence, indépendant, autonome. Il est aussi ouvert, accueillant, généreux, offrant sa force et son soutien à qui en a besoin. Il existe pleinement par lui-même, il n’a pas besoin de moi. Mais il m’offre tout de lui.
Je sais toujours ou je peux le retrouver. Il sait aussi me surprendre. Au détour d’une rue, dans un quartier que je connais moins, soudain il est devant moi m’offrant un instant de beauté et de force tranquille. Le temps s’arrête. Je suis émue, mon cœur bat, je lui dis que je l’aime.
Lorsqu’au bout de ma promenade habituelle je me retourne, à chaque fois, il est là devant moi dans sa beauté vibrante. Et à chaque fois, je suis émue, ébranlée, charmée devant sa splendeur, son mouvement sûr et paisible. Il me calme, m’apaise, me remplit de sérénité et de quiétude. Il sera toujours là. Je veux ne jamais le quitter.
Il m’éblouit à chaque fois
Et je dis qu’il est à moi
Le fleuve.
MAM février 2015
Souvenirs
Je me souviens d’avoir été une petite fille qui courrait dans les champs, dans la liberté et l’immensité
Je me souviens du carré aux couleuvres ou nous allions pour avoir peur
Je me souviens de l’odeur de la terre au printemps
Je me souviens de ma mère qui me lave
Je me souviens de la joie de ma mère parce que je sais lire
Je me souviens de ma mère épuisée
Je me souviens de ma mère qui part à l’hôpital et de son regard qui me dit je ne reviendrai pas
Je me souviens du curé qui vient nous annoncer la mort de ma mère et qui nous fait agenouiller pour dire le chapelet
Je me souviens de mon frère qui revient à la maison et qui nous trouve tous agenouillés avec le curé et qui comprend…
Je me souviens comme j’étais triste pour mon frère d’apprendre de cette façon la mort de sa mère
J’ai oublié comment nous nous sommes relevés debout
J’ai oublié si le curé a dit quelque chose en partant
J’ai oublié le moment ou mon père est revenu de l’hôpital
J’ai oublié le cercueil de ma mère
Je n’oublierai jamais la peine de mon père.
Je me souviens d’avoir été une petite fille qui courrait dans les champs
Je me souviens d’avoir sauté dans la tasserie de foin
Je me souviens d’avoir joué à la canisse, oh comme c’était jouissant de crier : la canisse est partie!
Je me souviens d’avoir joué à la messe
Je me souviens de mon inséparable, je me souviens de ma sœur
Je me souviens du moment où on rentrait le soir, mon père assis seul dans la pénombre
Je me souviens de nous deux, seules dans le lit, tour à tour disant à l’autre : dors-tu? dors-tu?
Je me souviens que deux petites filles peuvent se rassurer. MAM, octobre 2014


Terre…(no 3)
Pour la première fois, Terre voyait un reptile. Marchant vers le village, elles s’étaient retrouvées près du carré aux couleuvres. Emma détestait cet endroit. Elle continua sa route vers le village.
C’était un espace très rocailleux, désespérément impropre à la culture que Jo appelait le « racoin ». Jo était à la fois attirée et effrayée par l’endroit. Les fraises sauvages y poussaient en abondance. Comme elle n’était pas seule, elle s’enhardit et entraîna Terre avec elle.
Terre avançait doucement ne sachant à quoi s’attendre.
Elle sentit d’abord un frôlement à la cheville, une caresse froide. Baissant le regard, elle aperçut le petit serpent.
Quelle curieuse bête! D’instinct, Terre retira vivement la jambe et observa soigneusement l’animal avec curiosité et inquiétude.
Pourquoi tout-a -coup pensait-elle au loup? Le loup avait eu une attitude ressemblant au serpent, de la même façon il l’avait frôlé, créant l’illusion de la tendresse et de l’amitié. Il louvoyait. Il l’avait trichée. Elle avait heureusement su l’affronter et le vaincre. Les petites couleuvres qu’elles voyaient maintenant se faufiler n’étaient pas de cette sorte et leur mauvaise réputation n’était pas méritée se dit-elle.
Terre fit comme Jo et se mît à cueillir des fraises.
Elle continua pourtant sa réflexion…. Devait-elle s’inquiéter? Rencontrerait-elle aussi des hommes se comportant en serpents, qui chercheraient à la séduire pour mieux la tromper?
Devait-elle se préparer, se méfier, avoir peur? Elle ne pouvait s’y résigner. Elle n’était pas sortie d’un royaume de la peur pour en retrouver un autre. Elle décida de manger ces délicieuses fraises et se rappela qu’elle avait du courage et une ardente envie de vivre.
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