Courtepointe
C’est la première fois que je viens ici. Je ne connais pas cet endroit. D’ailleurs suis-je au bon endroit? On m’a dit que je trouverais ici moyen de raccommoder ma vie. Ma vie est en lambeaux. Des morceaux qui tiennent ensemble je ne sais trop par quel miracle. Le matin, c’est un peu mieux, j’ai presque de l’espoir, je suis presque bien. Plus le jour avance, plus tout ça rétrécit. Vaut mieux ne pas le dire. Les gens fuient la tristesse et le doute comme si c’était contagieux. Ça l’est peut-être.
Je suis donc venue ici avec mon petit malheur sous le bras. Les grands malheurs surviennent surtout dans les pays étrangers, j’ai quand même encore assez de jugement pour connaître mon rang dans la liste des malheurs. Le mien c’est un petit malheur sourd, un malheur du rayon des surgelés. Il prend du temps à vivre puis il s’affaisse, coule et pourrit si on ne s’en occupe pas. C’est pour ça que je suis ici. Comment faire, comment m’en débarrasser? Je ne veux le refiler à personne. D’ailleurs c’est impossible. Et puis chacun a déjà son propre petit baluchon, sa petite valise de camelote personnelle.
Et chacun a ses lambeaux. Je suis faite de lambeaux. Comment les faire tenir ensemble, les coudre, leur donner du soutien, les rattacher.
Devenir une courtepointe.
Alors parfois la beauté des lambeaux se révèle..
C’est la première fois que je viens ici. Tout cet espace m’étourdit, je n’ai plus de repères, de limites, de bornes.
C’est la première fois que je vois si loin devant.
Il y a une sorte de fragilité dans l’air.
Cet air sent bon, il sent la mer, le varech, une odeur saline, purifiante, nettoyante. Je respire, cet air humide entre dans mes poumons.
Respirer librement.
Il y a une sorte de légèreté dans l’air, une douceur apaisante, comme une invitation à se délester, à s’alléger.
Poser mon fardeau.
Me sentir à la fois légère et entière.
On ne peut avancer si on est trop lourd. On s’enfonce.
Pour marcher sur l’eau, il faut être très léger.
J’avance…
Terre sortie du conte (suite de Il était une fois)
Voici qu’elle entrait dans la vraie vie. Après avoir mangé quelques fruits sauvages et dormi à la dure, Terre avait repris la route. Dans une cabane abandonnée du petit boisé, elle avait trouvé quelques vieux vêtements pour se couvrir. L’air était frais mais le soleil la réchauffait. À l’orée du bois, elle aperçut deux fillettes qui cueillaient des noisettes en babillant. Terre hésita. Elle avait très envie de les aborder mais comment s’y prendre? Elle les observa pendant un long moment, s’approcha suffisamment pour être vue et s’immobilisa. Elle attendrait leur réaction et leur laisserait l’initiative. Elle était à la fois craintive et excitée. Elle ne voulait plus se méfier de tout et elle ne voulait pas voir ces deux petites filles comme un danger potentiel.
Lorsque Jo, la plus jeune des deux fillettes, se retourna et aperçut Terre, elle eut peur. Toujours immobile, Terre décida de sourire et de s’affirmer : je m’appelle Terre dit-elle. Jo et Emma se regardèrent et dans un seul mouvement s’écroulèrent de rire. Elles n’avaient jamais imaginé qu’on puisse porter un tel nom. Une fois leur envie de rire bien assouvie, elles regardèrent à nouveau l’étrange apparition. Elle avait quelque chose de différent, d’intrigant, d’inquiétant même. Elle avait de beaux yeux noirs, immenses, perçants, presque avides. Son sourire appelait l’amitié. Jo décida de lui offrir des noisettes. Terre accepta l’invitation et les trois fillettes reprirent ensemble la cueillette. Quand vint le moment de rentrer, Emma et Jo entraînèrent leur nouvelle amie avec elles vers le village. Terre n’avait jamais vu une chose pareille. Dans le conte, elle avait toujours vécu dans une forêt menaçante alors qu’ici, l’espace était ouvert, il y avait plusieurs maisons, des champs cultivés, des animaux qui semblaient bien élevés pour une fois. Terre pensa soudain qu’il y aurait aussi des adultes…ce n’est jamais rassurant.
Jo la prit par la main et Terre sentit son cœur fondre. Elle sut qu’elle pouvait lui accorder toute sa confiance. C’était comme une sœur? Une âme sœur? Être ensemble envers et contre tout? Terre retrouva son assurance, décida d’aller vers l’avant, d’affronter la suite, curieuse de voir ce que l’avenir avait à lui offrir.
La leçon
Je te vois ce matin
Ton corps posé sur la civière
Ta bouche entrouverte
Ton visage paisible, paisiblement extrême
Le lisse de l’ultime abandon
après cette si violente lutte
Je t’ai vue hier agonisante
Je t’ai vue hier trembler
Je t’ai vue hier battante
Nous dire quel vêtement tu voulais porter dans la tombe
Ta robe de nonne te ceindrait jusqu’au feu
Oh ma noble jusqu’au bout
Ma rayonnante en-allée

Lui
Depuis longtemps je l’aimais de loin. Pour lui, j’ai choisi de vivre ici. Je voulais qu’il soit près de moi et maintenant il est très présent dans ma vie.
Il affiche sa beauté sans pudeur, en toute innocence, indépendant, autonome. Il est aussi ouvert, accueillant, généreux, offrant sa force et son soutien à qui en a besoin. Il existe pleinement par lui-même, il n’a pas besoin de moi. Mais il m’offre tout de lui.
Je sais toujours ou je peux le retrouver. Il sait aussi me surprendre. Au détour d’une rue, dans un quartier que je connais moins, soudain il est devant moi m’offrant un instant de beauté et de force tranquille. Le temps s’arrête. Je suis émue, mon cœur bat, je lui dis que je l’aime.
Lorsqu’au bout de ma promenade habituelle je me retourne, à chaque fois, il est là devant moi dans sa beauté vibrante. Et à chaque fois, je suis émue, ébranlée, charmée devant sa splendeur, son mouvement sûr et paisible. Il me calme, m’apaise, me remplit de sérénité et de quiétude. Il sera toujours là. Je veux ne jamais le quitter.
Il m’éblouit à chaque fois
Et je dis qu’il est à moi
Le fleuve.
MAM février 2015
Souvenirs
Je me souviens d’avoir été une petite fille qui courrait dans les champs, dans la liberté et l’immensité
Je me souviens du carré aux couleuvres ou nous allions pour avoir peur
Je me souviens de l’odeur de la terre au printemps
Je me souviens de ma mère qui me lave
Je me souviens de la joie de ma mère parce que je sais lire
Je me souviens de ma mère épuisée
Je me souviens de ma mère qui part à l’hôpital et de son regard qui me dit je ne reviendrai pas
Je me souviens du curé qui vient nous annoncer la mort de ma mère et qui nous fait agenouiller pour dire le chapelet
Je me souviens de mon frère qui revient à la maison et qui nous trouve tous agenouillés avec le curé et qui comprend…
Je me souviens comme j’étais triste pour mon frère d’apprendre de cette façon la mort de sa mère
J’ai oublié comment nous nous sommes relevés debout
J’ai oublié si le curé a dit quelque chose en partant
J’ai oublié le moment ou mon père est revenu de l’hôpital
J’ai oublié le cercueil de ma mère
Je n’oublierai jamais la peine de mon père.
Je me souviens d’avoir été une petite fille qui courrait dans les champs
Je me souviens d’avoir sauté dans la tasserie de foin
Je me souviens d’avoir joué à la canisse, oh comme c’était jouissant de crier : la canisse est partie!
Je me souviens d’avoir joué à la messe
Je me souviens de mon inséparable, je me souviens de ma sœur
Je me souviens du moment où on rentrait le soir, mon père assis seul dans la pénombre
Je me souviens de nous deux, seules dans le lit, tour à tour disant à l’autre : dors-tu? dors-tu?
Je me souviens que deux petites filles peuvent se rassurer. MAM, octobre 2014


Il était une fois…
Il était une fois une petite chaperonne rouge qui n’avait pas froid aux yeux Elle était bien décidée à ne plus se laisser berner.
Chaperonne s’était miraculeusement sortie de sa mauvaise posture avec le loup en lui fourrant dans sa grande gueule ouverte l’immense fromage sorti du panier apporté pour sa grand-mère. Le loup s’étouffa. Elle décida de s’enfuir et de ne pas retourner chez ses parents. Ceux-ci l’avaient envoyée toute seule dans la forêt sachant qu’un grand nombre de loups y vivaient. Elle devait se débrouiller? Eh bien voilà ce qu’elle allait faire à partir de maintenant : se débrouiller.
Ce n’est pas facile de vivre dans un conte, tout peut arriver. Personne ne l’avait prévenue. Elle s’était retrouvée dans une forêt avec un loup qui parle et vous séduit avec son sourire et ses beaux airs. On ne l’y reprendrait plus.
La forêt, les loups, la famille de bûcherons, c’était fini, terminé. D’abord, elle allait changer de nom. Non mais! Elle carburait à quoi sa mère quand elle avait choisi le nom de sa fille! Chaperon rouge! Donc, se choisir un nouveau nom, une nouvelle identité, une nouvelle vie.
Grandir, prendre des cours d’auto défense et même d’attaque. Puis, pourquoi ne pas ouvrir son entreprise de transport de marchandises? Après tout, elle avait déjà de l’expérience dans le domaine. Elle n’était pas sûre…Non, elle devait changer d’air, aller voir ailleurs.
Elle s’enfuit de la forêt le plus rapidement possible désirant éviter toute rencontre avec un loup, un ogre, une sorcière, un petit poucet, un chat botté ou toute autre créature de conte. Voilà ce qu’elle voulait : sortir du conte, de ce monde délirant et incroyablement dangereux. Mais aller ou et à qui se fier?
En sortant de la forêt elle se retrouva dans une clairière ou elle vit un petit lac. Elle décida de se baigner. Ça ne lui était jamais arrivé. Elle enleva tous ses vêtements et s’avança dans l’eau fraîche. C’était délicieux ce contact sur sa peau. Elle se mit naturellement à nager. Cette eau avait un effet étrange. Elle l’aidait à se révéler à elle-même, elle la dé-contisait! Elle ne serait plus chaperonne rouge. Elle s’appellerait Terre. Voilà un nom rassurant, solide. Avec un nom comme ça se dit-elle, je serai toujours dans mon élément.
Elle se retrouva sur l’autre rive et comprit qu’en sortant du lac elle quittait le conte. Elle s’étendit quelques instants dans l’herbe pour se sécher puis décida de reprendre sa route en abandonnant tout derrière. Elle était toute nue, toute seule, elle était affamée et le soir tombait. Mais elle était Terre. Le monde n’avait qu’à bien se tenir. MAM, sept 2014
