On disait que sa femme lui avait appris à lire. Tous les jours, je l’ai vu lire le journal.
Malgré ses moyens très limités, il aimait être bien vêtu. Hors des jours de labeur, il était élégant. C’était un homme fier, un homme d’honneur.
Il est né au début du siècle dernier, aîné d’une famille nombreuse dont la mère était morte trop tôt. Les enfants dispersés un peu partout, ou l’on veut bien les aimer ou les utiliser. Comme il était déjà grand, son père l’avait gardé avec lui.
Comment avait-il séduit sa belle « maîtresse d’école »? Ou était-ce elle qui l’avait conquis? Ils ont cet air de tranquille bonheur sur les photos de leur jeunesse. Après, la vie les a usés, treize naissances, deux décès, vingt métiers, trente-six misères. Ma mère cousant dans la nuit, le médecin qui passait par là s’arrêtait à cause de la fenêtre éclairée…
Épuisée, elle nous a quittés. Il s’est effondré. Recroquevillé dans son fauteuil, dans la pénombre, oublieux de nous. Captif de sa peine immense, dévasté. Ensuite inquiet devant sa responsabilité trop grande, seul à la tête de cette tribu. Comment pourr
ait-il nous mener à bon port, nous mener quelque part? Il se sentait prisonnier. Il avait la foi et cela l’avait aidé. Il avait trouvé le support d’un prêtre lors d’une retraite. Ce prêtre l’avait rassuré, il n’était pas responsable de notre salut. Peu à peu il s’est relevé.
Et contrairement à son père, il n’a pas dispersé ses enfants. Nous sommes restés soudés dans cette situation bancale ou chacun fait ce qu’il peut. Chacun se fait une raison et la vie est la plus forte.
Nous étions pauvres mais terriblement orgueilleux. Nous étions pauvres mais nous avions des livres que nous lisions et relisions.
Nous étions pauvres mais jamais je n’ai souhaité être ailleurs.
Nous étions pauvres mais nous avions quelques vaches à traire et un potager. Dieu merci, les pommes de terre existent.
Nous étions pauvres mais mon enfance a été pleine d’insouciance et de liberté.


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