C’est la première fois que je viens ici. Je ne connais pas cet endroit. D’ailleurs suis-je au bon endroit? On m’a dit que je trouverais ici moyen de raccommoder ma vie. Ma vie est en lambeaux. Des morceaux qui tiennent ensemble je ne sais trop par quel miracle. Le matin, c’est un peu mieux, j’ai presque de l’espoir, je suis presque bien. Plus le jour avance, plus tout ça rétrécit. Vaut mieux ne pas le dire. Les gens fuient la tristesse et le doute comme si c’était contagieux. Ça l’est peut-être.
Je suis donc venue ici avec mon petit malheur sous le bras. Les grands malheurs surviennent surtout dans les pays étrangers, j’ai quand même encore assez de jugement pour connaître mon rang dans la liste des malheurs. Le mien c’est un petit malheur sourd, un malheur du rayon des surgelés. Il prend du temps à vivre puis il s’affaisse, coule et pourrit si on ne s’en occupe pas. C’est pour ça que je suis ici. Comment faire, comment m’en débarrasser? Je ne veux le refiler à personne. D’ailleurs c’est impossible. Et puis chacun a déjà son propre petit baluchon, sa petite valise de camelote personnelle.
Et chacun a ses lambeaux. Je suis faite de lambeaux. Comment les faire tenir ensemble, les coudre, leur donner du soutien, les rattacher.
Devenir une courtepointe.
Alors parfois la beauté des lambeaux se révèle..
C’est la première fois que je viens ici. Tout cet espace m’étourdit, je n’ai plus de repères, de limites, de bornes.
C’est la première fois que je vois si loin devant.
Il y a une sorte de fragilité dans l’air.
Cet air sent bon, il sent la mer, le varech, une odeur saline, purifiante, nettoyante. Je respire, cet air humide entre dans mes poumons.
Respirer librement.
Il y a une sorte de légèreté dans l’air, une douceur apaisante, comme une invitation à se délester, à s’alléger.
Poser mon fardeau.
Me sentir à la fois légère et entière.
On ne peut avancer si on est trop lourd. On s’enfonce.
Pour marcher sur l’eau, il faut être très léger.

Une réflexion sur “Courtepointe”
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